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«SAMUEL BIDAUD SUR LES SIGNIFIES DES MOTS ITALIENS CHE ET COSA Introduction Si elle est aujourd’hui très largement utilisée dans la linguistique ...»

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ÉTUDES ROMANES DE BRNO

35, 1, 2014

SAMUEL BIDAUD

SUR LES SIGNIFIES DES MOTS ITALIENS CHE ET COSA

Introduction

Si elle est aujourd’hui très largement utilisée dans la linguistique francophone, la

psychomécanique du langage est reçue de façon inégale à l’étranger. Si l’on ex-

cepte les travaux de quelques linguistes comme Alvaro Rochetti, Louis Begioni, Alberto Martone, Alberto Manco, Roberto Silvi ou Sophie Saffi, et le fait que les Principes de linguistique théorique et Temps et verbe de Gustave Guillaume aient été traduits en italien (Principi di linguistica teorica. Raccolta di testi inediti sotto la direzione di Roch Valin (2000) et Tempo e verbo (2006)), la psychomécanique du langage est rarement utilisée dans la description de la langue italienne. Nous souhaiterions étudier ici les mots che et cosa à partir de cette approche. Si nous regroupons ces deux mots, c’est qu’ils gagnent à être envisagés ensemble, dans la mesure où ils sont dans un rapport d’avant/après, l’idéogénèse de che étant un avant de celle de cosa, comme nous le montrerons. Nous résumerons tout d’abord les principes de psychomécanique nécessaires à la compréhension de cet article, puis nous décrirons le mouvement de pensée auquel correspondent che et cosa.

1. Quelques principes de psychomécanique du langage La psychomécanique du langage a pour objet d’étude la langue et la transition de cette dernière au discours. Dans cette perspective, la langue est un avant néces- saire du discours, avant formé de plusieurs systèmes que le linguiste a pour but de reconstituer. Ce dernier doit donc s’efforcer de remonter jusqu’à la langue, qui relève de l’invisible (Guillaume 1971 : 10), mais d’un invisible qui conditionne le discours (Guillaume 1985 : 13–14). Gustave Guillaume ajoute à la description de la langue, et c’est là ce qui fait l’originalité de la psychomécanique d’un point de vue théorique, la description du passage de la langue au discours, de l’ « acte de langage » (Guillaume 1982 : 12), qui a besoin d’un temps infime mais réel pour avoir lieu, le temps opératif.

176 SAMUEL BIDAUD Il faut du temps pour penser comme il faut du temps pour marcher, disait Guil- laume, et dès lors il est logique que les opérations de pensée qui permettent d’ar- river au discours correspondent à un temps réel que le linguiste peut décrire (Tol- lis 1986 : 24–25). Il convient pour cela de remonter de la « pensée pensée » à la « pensée pensante » (Guillaume 1984 : 75), c’est-à-dire d’observer comment la pensée crée progressivement le sens et la forme, et ce en un temps infinitésimal.

La psychomécanique du langage est donc une linguistique cinétique, qui a pour but de reconstituer les mouvements de pensée qui permettent de parvenir au dit effectif. Nous commenterons dans cette perspective la genèse du mot.

Le mot correspond, dans les langues indo-européennes, à un double mouvement de pensée, qui va de l’universel au singulier puis du singulier à l’universel. Durant le premier mouvement, la pensée isole dans l’univers du pensable une certaine notion. Ce premier mouvement est donc un mouvement de singularisation, au terme duquel une matière a été distinguée, par exemple l’idée de livre. Mais cette idée ne peut pas être conçue, en français, en dehors d’une forme. Dans un deuxième mouvement, la pensée doit donc donner certaines caractéristiques formelles à la notion qu’elle a isolée, par exemple un genre, un nombre, une incidence1 et finalement une partie du discours. Ce deuxième mouvement est un mouvement d’universalisation, qui permet de penser la matière dans une forme (sur la construction du mot, voir Guillaume 1984 : 87–98 et Guillaume 1988 : 29–31). Le premier mouvement est nommé idéogénèse, et le deuxième mouvement morphogénèse.

La psychomécanique du langage est, nous l’avons dit, une linguistique cinétique, qui postule que le sens se construit progressivement, et que l’idéogénèse est un mouvement de pensée qui peut être interrompu plus ou moins tôt. Le verbe

être, pour reprendre un exemple bien connu des guillaumiens (Guillaume 1984 :

75), signifie exister à la fin de l’idéogénèse. Mais ce sens plein peut ne pas être complètement réalisé, la pensée peut ne pas aller jusqu’à l’idée d’exister, et ne retenir de ce qui conduit à cette idée que quelque chose de vague. C’est le cas, par exemple, lorsque être est utilisé comme auxiliaire du passé composé (Je suis allé en Suède). Dans ce cas, l’idée d’existence n’est présente que de façon abstraite, elle est subduite (la psychomécanique parle de subduction), et la morphogénèse 1 L’incidence peut être définie comme « le mécanisme prévisionnel d’apport d’une matière notionnelle à un support » (Monneret 2003 : 47). Philippe Monneret résume ainsi la théorie

de l’incidence (Monneret, 2003 : 48):

Insistons bien sur le fait que l’incidence désigne un mécanisme prévisionnel. Il s’agit d’une propriété définitoire de chacune des parties de la langue prédicatives, attribuée au cours de la genèse de celles-ci, et qui prévoit le type de construction syntaxique auquel elles seront aptes. Le substantif, constituant le pilier central du système, est caractérisé par une incidence interne, « incidence de sa matière à une forme qui, de soi, n’implique pas un transfert de ce qu’elle porte sur un support extérieur ». L’adjectif et le verbe sont au contraire prévus, par leur genèse mentale, pour prédiquer hors d’eux-mêmes ; ils requièrent un support extérieur, qui est le substantif. À cette incidence externe de premier degré s’oppose l’incidence externe de deuxième degré caractéristique de l’adverbe, auquel, fondamentalement, est refusée l’aptitude à l’incidence au substantif : l’adverbe ne peut qu’être incident à une incidence – en premier lieu à celle de l’adjectif ou du verbe au nom et à celle de l’adverbe aux deux précédentes.





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SUR LES SIGNIFIES DES MOTS ITALIENS CHE ET COSA

intervient précocément : on parle de saisie précoce sur l’idéogénèse (on parle au contraire de saisie tardive quand l’idéogénèse parvient à son terme, c’est-à-dire, dans notre exemple, quand être signifie exister).

Un dernier principe important que nous devons mentionner pour terminer est celui du signifié de puissance. Pour la psychomécanique, chaque signifiant (du moins en ce qui concerne les morphèmes grammaticaux) n’a qu’un seul signifié, le signifié de puissance. Pour l’enfant qui acquiert sa langue ou pour l’adulte qui la parle, il n’y a pas, pour rentrer dans le sujet qui nous intéresse ici, un che conjonction, un che déterminant, un che pronom relatif et un che pronom interrogatif, mais un seul mouvement de pensée qui peut s’arrêter au che conjonctif, au che déterminant, au che pronom relatif ou au che pronom interrogatif. Nous essaierons de décrire ce mouvement de pensée dans ce qui suit.

2. Le signifié de che et le signifié de cosa

Nous partons donc de l’idée qu’un mot comme che n’a qu’un seul signifié de nature cinétique et que tous les effets de sens que l’on peut observer en discours se ramènent à une même idéogénèse. C’est ce que postule par exemple Gérard Moignet à propos de ce qu’il appelle « (l)e système du paradigme QUI/QUE/

QUOI » (Moignet 1974 : 163):

La linguistique structurale ne peut évidemment admettre qu’il y ait, dans le plan de la langue, plusieurs QUI, plusieurs QUE, plusieurs QUOI, les uns interrogatifs, les autres relatifs, les autres indéfinis.

QUI-QUE-QUOI forment un paradigme pronominal, ils constituent un pronom fléchi ; il faut supposer, en langue, une valeur unique, un « signifié de puissance » comme disait Gustave Guillaume, capable de fournir dans le discours des emplois, tantôt d’interrogatif, tantôt de relatif, tantôt d’indéfini. […] Ce n’est qu’au stade final de l’acte de langage, au moment de la mise en phrase qui crée le discours, que se décide l’emploi interrogatif, relatif ou indéfini d’un mot qui, dans le plan de la représentation mentale, n’est rien de tout cela.

L’idéogénèse de che se compose de deux mouvements : dans un premier mouvement, qui aboutit à che pronom relatif, che permet de poser une entité inanimée ou un être animé, et dans un deuxième mouvement, qui commence avec le che interrogatif, che présuppose une entité qui ne peut qu’être inanimée et qui se trouve revirtualisée. On retrouve à la fin de ce deuxième mouvement le mot cosa, qui peut alterner ou se combiner avec che en emploi interrogatif (che hai fatto ?, cos’hai fatto ?, che cosa hai fatto ?), et qui signifie, en saisie tardive, l’objet quelconque.

Che est un mot emphatique au départ de l’idéogénèse. C’est là que sa matière sémantique est la plus subduite, puisqu’il ne signifie que l’emphase, avec une

nuance causale dans l’exemple qui suit :

–  –  –

Eleonora: Signore, ve lo dirò, giacché purtroppo la mia serva so avervi confidate le mie soverchie indigenze. Il soccorso mi venne donde meno me l’aspettava.

Rodrigo: Forse dalle mani di vostro consorte?

Eleonora: No, che anzi egli ritrovasi in una luttuosa miseria.

(Goldoni 1964: 55) Le che adverbe vient ensuite; la matière sémantique qui est la sienne est plus importante que celle du che précédent, mais elle reste très subduite et incidente à

une incidence, comme dans :

Che noioso è quel corso !

Che trouve son support dans noioso, qui trouve lui-même son support dans corso.

On trouve ensuite le che déterminant interrogatif :

Come sarai tu, a quattordici anni ? Che aspetto avrai, quando leggerai queste pagine ?

(Scarpa 2012 : 8) Che déterminant interrogatif correspond à ce que Gustave Guillaume nomme

« pronom complétif », qu’il oppose au pronom supplétif. Gustave Guillaume définit ainsi les deux catégories (1982 : 47–48) :

La catégorie du pronom prise en son entier, comprend des pronoms de deux sortes : les uns supplétifs, se suffisant en discours à eux-mêmes, les autres complétifs, ne se suffisant pas à euxmêmes et exigeant d’être accompagnés d’un nom.

Les pronoms il, je, tu, le, me, lui etc., etc… – je cite au hasard – sont supplétifs, ils se suffisent à eux-mêmes : Je parle, tu travailles, il m’ennuie, il lui explique etc., etc… Les pronoms possessifs mon, ton, son, les démonstratifs ce, cet, les articles, sont des pronoms « complétifs ». Ils requièrent dans l’emploi l’adjonction d’un nom : mon livre, ce tableau, la table.

On voit que si le pronom complétif accompagne le nom, en revanche le pronom supplétif reprend un nom et, dans la majorité des cas, un pronom complétif.

L’incidence du pronom complétif n’est donc pas la même que l’incidence du pronom supplétif : si l’article et, plus généralement, le déterminant, ont une incidence interne que l’on peut rapprocher de celle du substantif (avec cette particularité que les pronoms complétifs sont des éléments formels et les substantifs au contraire des éléments matériels), les pronoms supplétifs, eux, font suite à une incidence déjà terminée (Guillaume 1982 : 56). Ce qui signifie que les pronoms complétifs sont un avant des pronoms supplétifs, c’est-à-dire que che, lorsqu’il est déterminant interrogatif, est un avant de che pronom relatif.

On retrouve ensuite un emploi très particulier de che que les grammairiens français nomment « vicariant », où che amorce un mouvement de relativisation et permet la reprise d’une conjonction ; il correspond donc à un état subduit du pronom relatif (voir sur le sujet Brunot 1936 : 706–707 ; Le Bidois 1968 : 440, tome 2, et Verjans 2007; voir également le Grande Dizionario della lingua italiana (1964 : 29), qui note que la conjonction che peut être « coordinata con quando o con una cong. composta con che (con lo stesso significato) ». Ce che a une fonction de reprise métalinguistique. On le retrouve dans : Signora donna Eleonora, è 179

SUR LES SIGNIFIES DES MOTS ITALIENS CHE ET COSA

vero ch’è passato il semestre; ma se mai ella si ritrovasse in bisogno e che questo denaro le potesse giovare, son galantuomo, glielo dico di cuore, se ne serva, che

io la faccio padrona (Goldoni 1964 : 14), ou dans:

Beatrice: Come volete voi sostenere che gliel’abbia dato, se siete vecchio, e senza gli occhiali non ci vedete?

Ottavio: È vero, signor Pantalone, ci vedo poco.

Beatrice: E quando mi ha detto che sono venuta in casa a mangiare il suo...

Ottavio: Uh! L’ho sentito.

Beatrice: E che ha rimproverato voi per un tal matrimonio?

(Goldoni 1945 : 458) On voit que dans ce cas che fonctionne de la même manière qu’un pronom relatif, puisqu’il reprend un antécédent, quoique ce dernier soit une conjonction.

Puis vient le che conjonctif, qui reprend une matière sémantique prédicative, et non plus un contenu purement grammatical, comme c’est le cas du che vicariant.

En effet, on peut considérer que le che conjonctif a un antécédent qui est formé par la proposition qui précède, laquelle peut être considérée comme un élément repris par la conjonction che. Nous rejoignons là, même si notre perspective n’est pas la même, le point de vue de P. Le Goffic (1993 : 539–540) (précisons que Guglielmo Cinque (1996 : 463–465) développe également l’idée que « che congiunzione e che relativo sono la stessa cosa » à partir d’une analyse des propriétés syntaxiques de che). Ainsi, dans : Penso che dovresti venire, penso serait un antécédent, que

l’on peut paraphraser par : il mio pensiero. Dans les exemples qui suivent, abbiamo capito et vedrai représentent les antécédents de la conjonction che :

Non c’è stato bisogno di corteggiarsi: perché fare cerimonie? Era tutto cosí semplice, cosí vero.



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